Une légende pour les brodeuses

Ecrit  dans le cadre d'un atelier d'écriture ce texte  qui peut-être  plaira à ceux et celles qui passent ici:

            Dans le nid, dès la sortie de l’oeuf  sa mère l’avait regardé d’une drôle de façon

             Ce n’était pas un oeuf de coucou qu’elle avait réchauffé sous ses plumes ,  tout de même, mais là de ses yeux ronds d’oiselle, elle mesurait l’anomalie vivante qui piaillait au milieu de sa couvée ordinaire.

            Ce rejeton hors normes était recouvert d’un  duvet   d’un drôle de jaune,  un jaune foncé, alors que ses frères étaient gris.

            Papa moineau lui aussi regardait tout cela d’un drôle d’air à moins que papa ne fût maman, J’entends par là  que les oiseaux se moquent un peu de la théorie des genres et dans cette famille-là , les parents  avaient couvé tour à tour ; et maintenant que le petit  dernier était sorti de sa coquille  ils  s’apprêtaient à les nourrir,  tour à tour,  tout aussi bien.

             Les autres oisillons ouvraient déjà large leur béjaune mais celui-là, il avait déjà le bec pointu,  plus mince, plus long que les autres, le cou aussi qu’il tendait pourtant avec autant de vigueur que ses frères et soeurs. De plus,  chétif, maigrelet plus encore que les autres. Quand il criait, c’était un couinement plaintif qui rappelait les lames de vieux ciseaux mal aiguisés.

            La mère et le père moineaux auraient bien,  d’un geste souverain , comme les pater familias dans la Rome antique, jeté la créature disgraciée hors du nid pour préserver la pureté de l’espèce, mais il faut croire que chez les oiseaux comme chez les hommes, il arrive que certains se montrent plus  pitoyables que d’autres, ou moins fermes, c’est selon le point de vue.

            Ils commencèrent donc à nourrir le petit  bizarre comme ses frères et soeurs et bien leur en prit car quelque temps plus tard toute la couvée mourut d’une maladie , sauf le rejeton au plumage jaune, quasi couleur  de fiente et   au grand bec.  Son cou s’était encore allongé , et ses plumes devenues d’un beau jaune d’or foncé, brillaient au soleil.

            Il grandit donc tout en inélégance, sauf si on veut considérer que ce bec long et fin et ce plumage brillant  recelaient des charmes. Les parents eux, mesuraient surtout la différence entre leur fils et les autres moineaux des couvées du voisinage : tous ronds, tous gris et bruns et chantant  gaiement , tandis que leur rejeton continuait ses couinements  ridicules ;  quelque chose comme un « wi «  « wi » très doux et obstiné , pourtant et qui finissait, invariablement par agacer les nerfs.

            Quand il voulut marcher on s’aperçut sur ses pattes  étaient recourbées  vers l’intérieur, les griffes de deux d’entre elles se touchaient presque formant une sorte de cercle, presque fermé ;  si bien que ses parents qui en avaient observé sur les patins à roulettes des enfants du jardin public se demandèrent si par hasard cet engin curieux ne s’était pas hybridé avec leur oeuf. Il est à noter que le père moineau, un moment, soupçonna  bien sa femelle oiselle de quelque infidélité avec un exotique échappé  du  jardin  animalier voisin, mais l’idée  ne resta pas longtemps dans sa cervelle de volatile .

 

            Et l’oiseau donc grandit, tant bien que mal, boitillant à terre , mais par chance, il volait  et plutôt bien .

            Sa couleur voyante surtout l’obligeait, plus que ses infirmités, à se tenir à l’écart. Il savait bien que le premier chat qui passerait par là le remarquerait ou bien quelque humain attiré par son plumage inhabituel, peut-être bien une de ces élégantes qu’il voyait dans les allées et  qui arboraient sur leur chapeau les restes de ses malheureux congénères.

            A terre, il ne restait que le temps de creuser le sol , et là, son bec très long lui était avantage. Il se fit même quelques amis, heureux qu’il puisse, en temps de sécheresse, dégoter des vers de terre un peu plus profond que la longueur de leur bec normal leur permettait d’atteindre.

             Le temps passe vite chez les oiseaux et  il voulut dès février suivant chercher compagne pour s’apparier. Ses parents (mais avait-il encore des parents ?)  , eux, avaient mis en route,dès sa sortie du nid,  une couvée supplémentaire.

            Inutile de vous dire qu’il n’y eut point d’oiselle qui dans son jardin natal voulut bien considérer ses avances . Il eut beau battre des ailes, chanter -enfin grincer serait plus juste - dès qu’elles le voyaient  brinquebaler en oscillant sur ses pattes malformées en battant des ailes pour s’équilibrer , elles s’esclaffaient à qui mieux mieux .  Et puis était-il bien de leur espèce ? Rien n’était moins sûr.

            Il n’avait pas de pair en son petit royaume , et dans ces cas-là ce qu’on a trouvé de mieux comme remède, c’est d’aller sous d’autres cieux voir si par hasard, la  vie n’y serait pas plus douce, ou si d’aventure on n’y trouverait pas davantage des oiseaux qui vous ressemblent . Ou tout au moins une oiselle qui voudrait bien faire nid commun avec lui .

             Je ne sais pas si notre animal avait lu le conte d’Andersen qui traite d’un cas un peu semblable, mais encore bien : il était resté trop petit, trop malingre pour avoir quelque espoir un jour de se métamorphoser en cygne . Avorton doré il était, avorton doré il resterait , et de plus sans descendance, donc sans utilité aucune au sein de la nature. Enfin c’est ce qu’il se disait aux moments inévitables de désespoir.

            Mais un jour différent, un jour d’envol vers les attentes, il se mit en chemin pour ne plus revenir.

 

            Il arriva ainsi dans un village où vivait une communauté d’artisans et de commerçants, un de ces petits villages  comme on en voit encore parfois , sous la neige, sur les cartes  postales de voeux. sauf que là c’était de nouveau, la belle saison. Un village , aussi, hors du temps , comme il n’existe plus que dans le contes, précisément.

             Il avisa dans la cour d’une demeure une haie de thuyas suffisamment dense à la base pour le dissimuler aux prédateurs, la terre semblait grasse et fertile , il n’aurait pas de mal à se nourrir. La nuit, comme il  en avait coutume, il se blottirait sous les branches, dans cet entrelacs inextricable que produisent ces conifères .

 

            La maison était celle d’une brodeuse . Une femme d’âge moyen, toujours vêtue de gris ou de bleu, une de ces femmes qu’on croise dans la rue sans rien en remarquer et qui sont comme des ombres vivantes . Elle habitait seule depuis son veuvage et n’avait pas d’enfant . Son atelier donnait sur la cour et était percé  d’une très grand fenêtre, car broder exige une bonne lumière , et il n’y avait pas de rideaux.. C’était pourtant une femme gaie et vive et souvent il l’écoutait chanter le matin quand elle se mettait à l’ouvrage .

             Notre oiseau se mit à observer la brodeuse tous les jours en tous ces gestes, il ne savait pas pourquoi ces activités-là le fascinaient à ce point :il aimait surtout quand elle déroulait les pièces d’étoffes et qu’elle prenait de grands ciseaux pour découper dedans , les morceaux qu’elles venaient de broder,après les avoir dégagés du métier , devant lequel elle se tenait le plus clair du temps.

             Les lames des ciseaux faisaient un  bruit que l’oiseau entendait quand la croisée était ouverte  une sorte de criaillement plaintif qui lui plaisait . Il lui venait alors des pensées un peu folles , il se disait que c’était bien dommage qu’il n’y eut pas dans le voisinage une moinelle qui eût chanté ainsi .

             La brodeuse décorait à longueur de journée nappes d’autel , chasubles mais aussi des ouvrages plus ordinaires ,  corsages ou tablier , bas de jupons  ou revers de gilets .Son atelier était bien  achalandé et il y voyait entrer plusieurs fois le jour bourgeoises et commerçantes pour leurs commandes . Ces dames discutaient beaucoup de couleurs , et effleuraient les écheveaux d’une main déjà pleine de désir de posséder la parure  que  d’autres mains plus laborieuses réaliseraient; la brodeuse écoutait, conseillait, et prenait note.

On arriva ainsi à l’automne

 

            Un soir, un jeune homme vint visiter la brodeuse. C’était le plus jeune fils de la filandière et la brodeuse le connaissait bien ,  sa mère lui fournissait une bonne partie du matériel nécessaire à son art . Un beau garçon , souriant et d’un naturel assez enjôleur. De son métier, ,il dessinait tout ce dont les artisans avaient besoin  comme motifs et son  talent était réputé. Il alliait le savoir faire sans lequel, à l’époque on n’eût point gagné le respect de ses pairs, à une prodigieuse imagination . Et  ce jeune homme venait de se fiancer, à la fille du forgeron. Son désir à lui était simple, était fou . Il avait vu dans un vieux livre , un dessin d’une broderie , inconnue en ce village et qui ressemblait à une dentelle par des découpures multiples et ses motifs intriqués. Il voulait pour sa promise un corsage de mariée et un bas de jupe fait de cette manière, il désirait  qu’elle fût une mariée dont on se souviendrait . Il lui montra les dessins qu’il avaient tracés : tout un enchevêtrement de tiges et de fleurs , mêlés d’oiseaux et d’animaux fantastiques. Du travail de ciseleur , d’orfèvre . C’était d’une beauté telle que le brodeuse en fut émerveillée et aussi touchée de l’amour sincère de ce grand garçon enthousiaste . Flattée aussi qu’il lui fît si totale confiance pour réaliser son projet . Elle réfléchit et donna ses conditions précises. Elle prit le temps en artisane consciencieuse d’examiner longtemps le dessin .

 Pour la broderie, je saurai,  dit-elle, mais il faudra du temps et que ta mère me fasse du fil selon mes recommandations . Pour le tissu de fond il me faudra une toile très fine et solide et si tu sais me la trouver, nous pourrons faire affaire. Le problème, ce sera les découpes...

Le jeune homme insista , il dit que les découpes, c’était pour lui , essentiel : il voulait cette légèreté pour sa bien-aimée , ces vides valorisant le relief des motifs. Elle hocha la tête ...L’affaire fut conclue.

 

            Les semaines suivantes, le matin dès qu’il faisait assez jour  elle se mettait devant les pièces de fin linon blanc , et avec un fil de même couleur et si mince et fragile qu’elle ne pouvait utiliser que des aiguillées courtes, aussi courtes que son souffle qu’elle retenait parfois dans un excès de concentration  sur un motif plus délicat encore que les autres , elle interprétait donc les dessins fous du jeune homme amoureux. Malgré la difficulté, elle avançait .

             L’oiseau lui, la regardait  et il s’était trouvé un poste d’observation sur le rebord de la fenêtre  Ce travail-là le fascinait, peut-être était-ce à cause des branches et des entrelacs ou bien encore de ces  bêtes qui  n’existaient que dans l’imaginaire.   Au travers  de la vitre , il n’avait  aperçu d’abord que cette grande blancheur, puis tendant son long cou,  il avait discerné  un peu mieux les motifs et reconnu tout un paysage  étrange , envahi de la neige, qui ne tarderait peut-être pas à tomber .Il se tenait tout près de l’artisane, tout juste séparé d’elle par la minceur froide du verre.

            Il  ne cherchait plus rien : lui aussi vivait au rythme du travail de la femme, ne s’en écartant que pour manger et dormir . Quelque chose en lui attendait .

             Une par une, la brodeuse acheva les pièces, et un jour, et il lui fallut se mettre au découpages et ciselures commanditées par son client . Elle avait plusieurs paires de ciseaux, tout ce que l’industrie d’alors avait pu inventer en la matière, mais rien qui fût assez  pointu pour de telles découpes.  Elle prit  cependant le plus affûté, mais au premier essai, elle se rendit compte qu’elle n’y parviendrait jamais avec un tel outil . Le mariage approchait , les autres commandes attendaient, il lui fallait pourtant finir son travail . Elle essaya de nouveau mais les découpes n’étaient pas nettes, les ciseaux inadaptés se plaignaient . et l’oiseau sur la fenêtre hochait la tête .

             Elle fut prise alors, malgré sa nature calme en apparence, d’un grand accès de doute et de découragement, comme si elle avait travaillé, habitée par la folie du jeune fiancé et que tout à coup la réalité reprît brusquement ses droits.

            La broderie était-là : presque féerique : toute une forêt qui courait sur les morceaux de corsage et le bas de la jupe, tout un  réseau de points soigneusement calibrés de fils amoureusement passés , tout ce travail qu’un geste maladroit, un seul, risquait de détruire . Comment faire ? Elle se jeta alors les ciseaux inadéquats par terre , et leva les yeux vers la fenêtre.

 L’oiseau se tenait là , sur ses pattes atrophiées, couleur d’or. Immobile, l’oeil intense cependant lui aussi fixait la brodeuse, qui ne voyait plus qu’une chose :  son  bec pointu , fin allongé , juste ce qu’il lui aurait fallu pour ce travail délicat :un outil qui n’existait pas encore et qui pourtant eût été tellement précieux, même dans les travaux requérant moins de soin . L’oiseau alors poussa un cri  différent de ce « wi » « ‘wi’ » habituel  et plaintif .

            La femme ouvrit la fenêtre , il se laissa saisir. Entre ses mains , le petits corps prit une froideur de métal, s’aplatit. Les doigts de la brodeuse se retrouvèrent dans les anneaux dorés des pattes, le bec était devenu deux fines lames tranchantes et pointues à souhait.
 Elle porta l’objet à ses lèvres  et le caressa de ce geste tendre de reconnaissance qu’ont parfois les ouvriers pour leurs outils . Et elle commença de découper, joyeuse, toute cette fantasmagorie de végétation  blanche  où notre oiseau doré  trouva enfin sa place .

            On dit que de  ce jour, les brodeuses de tous les pays du monde, réels ou imaginaires, ne voulurent plus pour découper leurs ouvrages que des ciseaux dorés en forme d’oiseaux au bec fin .

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statut du patchwork en France-

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