Je me souviens bien de ce tissu car je n'avais pas souvent de vêtement neuf , en général je portais ceux de ma soeur aînée . Heureusement pour moi, les soldes existaient déjà, et chez nous elles arrivaient sous la forme de grandes feuilles issues de la VPC des grands magasins parisiens ou du Nord : Galeries Lafayette, Bon Marché, d'abord La Redoute et les Trois Suisses un peu plus tard.
Ma mère s'absorbait dans ces feuillets de longues heures; nous n'étions jamais sûres que ce ne serait pas "épuisé" le mot qui contenait toutes les déceptions et l'habitude du renoncement . Aussi commandait-elle plus, quitte à renvoyer le surplus s'il excédait notre budget. En général elle n'avait pas à le faire et il y avait toute une période où on attendait sans savoir si on aurait. Alors, évidemment le vêtement, je le rêvais , je le fantasmais un peu avant de le recevoir, ou pas; inutile de vous préciser que ce n'était pas moi qui choisissais! Souvent quand il arrivait, il fallait attendre que ma mère ouvre le colis et répartisse son contenu.
Cette petite robe était taillée dans une popeline d'un grain serré et quasiment inusable , la preuve , le tissu a tout de même plus de cinquante ans et n'a perdu ni de ses couleurs ni de sa texture. Je crois que j'ai tout de suite aimé ses rayures, ce rose vif mais pas trop intense , et son association avec du brun, un tissu qui ne faisait pas enfant au sens mièvre du mot. Une étoffe qui a du caractère en gardant de la discrétion. De plus la robe était parfaitement coupée avec une vaste jupe froncée et un corsage à petits boutons. Elle a enchanté au moins deux de mes étés (quand on grandissait trop vite, on rallongeait avec de l'extrafort), elle a vu mes jambes griffées, elle est montée avec moi sur la balançoire ...