J'ai toujours pensé que ce qui différenciait le plus justement une oeuvre textile en patchwork d'une peinture (même s'il y a d’admirables peintres reproduisant les tissus et qu'on peint actuellement souvent sur toile!) , plus encore que le tissage et l'armure, c'était les impressions coupées et recomposées . Les livres traitant de l'usage des tissus en parlent souvent en termes historiques, géographiques, les lient à des rituels, des modes et n'en étudient presque jamais justement les possibilités de "mise en contact" artistique et expressif de ce magma si disparate, et pour cause : jamais le patchwork n'a été considéré comme un art à part entière, il est zappé dans les histoires de l'art , assimilé souvent à une valence de la broderie (par le biais de l'appliqué) ou de la coutuire , important si ancien ou si pratiquépar un art respêctable (la Haute-couture), ou bien encore s'efforçant de ressembler à un art majeur (peinture ).
L’aspect que prennent les fragments d’étoffes imprimées en tant qu'éléments possibles d'une composition originale et artistique n'est que très rarement mis en lumière sauf dans quelques livres pratiques.
L'impression se trouve aussi sur le papier mais qui a travaillé dans les deux matières (et c'est mon cas, via les images numériques) vous dira que ça n'a rien à voir au niveau du contact, de la manipulation. Le tissu est en général souple, et n'absorbe pas la lumière -ni les encres!- de la même façon que le papier. Même si la mode est de considérer le papier comme un tissu ,puisque constitué de fibres...je. Je rappelle que je parle ici d'un art des tissus assemblés, pas de mixed media intitulé "art textile". Je sais le pratiquer , aussi, mais il n'a pas besoin ou beaucoup moins qu'on l'illustre et qu'on le défende . Il ya une armée de plasticiens chevronnés et de spécialistes de l'art pour cela muséables, exposables en galeries et objers de critiques d'art (et non d'appréciation artisanale ou patrimoniale) . L'humble art du patchwork de création, que je distingue de celui d'imitation et d'occupe-doigts, n'a pas grand monde pour l'analyser (et déjà le regarder à l'égal d'une gravure, d'une peinture) au niveau même de ce qui le constitue : les tissus, vus comme medium à part entière .
Mon livre Jeux d'étoffes, impressions, expressions est consacré en partie à cette recherche et je ne vais pas ici recommencer ses quelque deux cents pages .
Au début j'ai beaucoup travaillé avec des petits morceaux d'étoffes imprimés , les plus variés possibles , d'où ma passion pour les échantillons. Au début donc et encore maintenant parce que, pour moi, évoluer c'est aussi creuser mes sillons ausi loin que je peux dans tout ce qui me met en route. Pas changer selon la tendance puisque j'aimerais détacher les oeuvres en tissus de la mode , mais en revanche ces tendances m'intéressent comme une sorte d'évolution parallèle. Je ne les condamne pas pour les autres -elles peuvent produire des chefs d'oeuvre - mais ce n'est pas ma façon, tout simplement de vivre mes tissus .
Uu quilt d'usage - est constitué de tissus spécifiques (même si je leur ai toujours adjoint des étoffes de récupération) au grain serré, solides et si possible supportant les lavages multiples sans trop s'abîmer. C'est un business aux USA -mais aussi actuellement dans toute l'Europe- et les stylistes sortent des collections à tour de bras et jusqu'au début des années 2000 -date à laquelle j'ai arrêté de travailler j'ai acheté des petits bouts de tout ce qui m'attirait.J'ai parlé de cette variété comme d'une richesse de vocabulaire. Même si j'en'ignore pas que Racine a écrit de superbes tragédies avec un vocabulaire des plus restreint, l'inverse , la verve rabelaisienne et sa prodigieuse inventivité verbale ont aussi permis des chefs d’œuvre . Je veux bien souscrire au "less is more" si on m'accorde que "more is more "est vrai parfois , également !
Car au début et je n'en ai pas honte le faisais des plaids et des couvertures. Mais on le sait je plaide pour que les plaids (!) puissent être aussi en même temps -s'ils sont uniques- et issus d'une création authentique - être perçus comme des oeuvres d'art.
Dans cet usage les étoffes présentent peu de différences au niveau des textures et c'est donc les motifs et les couleurs qui ont requis mon attention.
Des motifs il y en a des milliers et des milliers et même dans un domaine particulier (floral, carreaux , rayures) on peut trouver mille et une variantes et même des styles carrément différents . Les tissus à pois de la Haute-couture par exemple n'ont pas grand chose à voir avec les petits cotons imprimés de ces "ponctuations" , sentis, eux comme fantaisie et sans façon alors que les premiers sont censés être le symbole d'un certain "chic" citadin. Je ne cite que cet exemple, il y en a des milliers d'autres .
Une artiste textile assembleuse et collectionneuse va se retrouver assez vite devant une palette où rien , d'emblée, ne va ensemble : couleurs diverses , tissus à deux trois ou dix couleurs, motifs chargés ou dépouillés, stylisés ou réalistes , directionnels ou non (les rayures par exemple sont des tissus directionnels ) , avec des échelles différentes petits motifs plus grands motifs -certaines répugnent à les couper moi j'aime bien les montrer autrement qu'ils n'ont été conçus "pour la couture" ou la décoration. . Tout cela à mettre dans une surface qui devra être cohérente même dans le dispersé et la profusion volontaire .... pour moi c'est un éternel challenge , mais surtout un sujet de recherches, de découvertes sans cesse renouvelées .Une vie et un livre en mille pages ne suffiraient pas à en rendre compte .
Dans cette diversité des motifs, le choix de couleur est un guide . Par exemple, je range mes cotonnades en rouleaux la couleur dominante et ce je pourrais appeler "le ressenti" plus que le style (ils ont sur moi un appel analogue, même si très différents au niveau des motifs voire des nuances ). Ainsi la "gamme" ci dessous dans les tons de bleu et de mauve .Aucun n'a été acheté ou récupéré au même endroit et je revendique déjà comme étant de moi ce premier "assortissage" . Devant le même stock d'étoffes une autre quilteuse classera autrement , et c'est crucial :pour moi c'est là que l'acte de création en assemblage commence. Sans cette étape, il me maquerait l’essentiel du plaisir.

En bout de chaîne et toutes matières confondues, je les range dans des tiroirs où cela donne cet aspect . D'aucuns m'ont dit que plutôt que de m'embêter à les coudre et à bâtir quelque chose avec eux, je pourrais les présenter ainsi, en "installations ,"rouleaux d'un côté "magma" de l'autre ; il me manquerait alors toute l'alchimie et la métamorphose ...

Les motifs sur les étoffes offrent une possibilité de glissement d'un fragment à un autre ou d'échos dans des morceaux séparés. L'oeil y devient vite exercé et pour ma part je pratique ces "redites" inconsciemment , c'est après coup que je peux les redécouvrir dans le moment c'est la vision d’ensemble que j'ai en tête et le détail des étoffes s'y plie. Les tissus imprimés effacent les lignes strictes de la géométrie et de ce qu'on nomme le "bloc" le carré de base , de plus ils ajoutent toute une forêt de signes et de formes supplémentaires, avec laquelle il faut bien se débrouiller et qui même complexe, doit rester lisible . Lisible : mais pas univoque . La richesse de ce que je nomme "mon art" c'est un peu comme de jouer avec un orgue ou un instrument permettant d'accumuler les registres, les niveaux de lecture . La couleur en participe mais jamais seule, rarement "pure" . En fait c'est à chaque surface pour moi une autre expérience, un autre "voyage"
Les motifs sur un tissu peuvent donc servir à beaucoup de choses, bien plus qu'un simple effet de texture comme le soulignent les artistes en "art quilt" qui ne les tolèrent souvent que ressemblant à de vraies matières ou à de la peinture, pas à des vrais tissus ! J'ai toujours voulu moi faire des quilts où les tissus n'aient pas honte de se montrer pour ce qu'ils sont , et pour moi , quand c'est impossible à peindre, c'est plus intéressant (ce que la peinture peut rendre ne m'intéresse pas ...sauf si je décide de peindre, pas d'assembler )
Par exemple dans des zones de couleurs strictement délimitées, comme ici les rayures du quilt Obliques, ils apportent la variété mais aussi une atténuation de l'aspect strict du motif qui en , uni, sans cela, ressemblerait à un banal tissu rayé. Ce aspect-là, pour moi est extrêmement important , il n'existe pas pour moi de "jolis petits tissus fleuris à rayures ou à pois" mais un dessin suppplémentaire dû à leur association dans une surface donnée et qui obéit à des codes (presque secrets ! ). C'est pourquoi je déteste ces jugements réducteurs arguant que "ça fait trop patchwork" -comme si c'était une tare ou quand on souligne le côté soi-disant "naïf" ou "bon enfant" de la chose. Dans les deux cas, c'est réduire à ce qu'on veut y voir. Et il ya tellement plus !

Sur l'usage des imprimés, il y aurait donc mille choses de plus à observer , je me borne à quelques-unes dans les exemples de la page suivante. Je demande qu'on imagine vraiment la même surface sans la présence de l'imprimé , c'est ainsi qu'on peut saisir leur importance .
Donc ces zooms pour se faire une idée sur pièces ! Avec l'espoir qu'on regarde ces assemblages d'étoffes enfin pour ce qu'ils sont. Je ne ne demande pas qu'on aime ou approuve le résultat , je voudrais qu'on ne le rejette pas sans aller y voir d'un peu plus près et si possible en laissant tout préjugé et a priori à la porte.Qu'on essaie enfin de s'instruire aussi sur l'histoire de cet art que je défends , quand on l'exerce du moins, comme tel, et qui comporte tant de chef d'oeuvres anonymes et ignorés du grand public puisqu'absents des circuits de l'histoire de l'art officiel.