sur la notion de modèle

J'avais publié il y a une dizaine d'années dans la tribune libre d'arts-up un article sur  la notion de modèle . Le site a disparu et j'avais égaré cet article , aujourd'hui retrouvé . Je le republie. J'expliquerai dans un prochain article mon expérience ponctuelle de créatrice de modèles.  Sur la différence entre source graphique et modèles  on peut lire cet article .

 

 

Art, modèle et reproduction

 

Le point de départ de cette réflexion a été la remarque qu’on m’a souvent opposée, arguant  que les modèles des magazines de loisir dit créatif ne sauraient être de  l’art, ni de la véritable création , puisqu’ils sont donnés (ou vendus) pour être reproduits.

 On va même plus loin outre que les modèles proposés sont automatiquement dévalorisés par le fait même qu’on les « donne » à reproduire, la personne qui les crée disparaît complètement : elle ne laisse ni oeuvre, ni nom, ni trace juste la possibilité improprement appelée de « création » quand elle n’est que de fabrication ou réalisation.

La confusion est habilement entretenue à des fins commerciales, elle culmine avec l’existence du kit qui permet de posséder l’objet inventé par quelqu’un d’autre de complètement oblitéré et de dire « c’est moi qui l’ai fait ». Elle repose, historiquement sur une scission entre l’artisanat voué à la transmission et à la reproduction de poncifs  et l’art qui serait toujours plus profond, plus inspiré, plus original, et sociologiquement : ce mode de transmission d’un « art » au sens large du mot a surtout été le fait des femmes et des arts d’aiguille., même si on trouve aussi nombre de stéréotypes sur les femmes pratiquant pour se désennuyer et à partir de modèles pris eux dans la réalité l’aquarelle.

 L’idée m’est alors  venue qu’il y a modèle et modèle. Les peintres , les sculpteurs travaillent parfois,  eux avec des modèles réels ou vivants devant leurs yeux, on le reconnaît le droit à ce cette source et on dit souvent que l’art naît de l’écart avec le modèle.

 il est bien évident qu’on ne saurait réduire leur travail à la reproduction de lignes (même avec interprétation personnelle)  ou de mise en oeuvre d’un patron.

 Le peintre peut donc créer à partir d’un modèle qu’il retrace (même si certains usent projecteur certains peinent sans dessin préalable du tout)  Celui ou celle qui compose dans un but jugé a priori non artistique quelque chose que d’autres tenteront  d’imiter ne créerait rien justement que cette possibilité de reproduire , considérée parfois comme un empêchement à l’imagination , ce qui sous-entend que l’imagination fonctionnerait comme une sorte de table rase sans source, sans point de départ. Ou que le point de départ donnerait selon la façon dont les sociétés le perçoivent valeur à l’oeuvre dans une sorte d’a priori resté indiscutable. Il y aurait des sources d’inspiration nobles et les autres... les plus récentes étant jugées « contemporaines » voire « novatrices » et « originales », même si pour un observateur lucide et attentif les parentés entr telle  ou telle forme, manière de composer  ou façon de représenter apparaîtra assez vite,  et on pourrait recréer pour chaque période des recueils de poncifs. seulement depuis quelques décennies, il ne convient pas de le dire et il faut absolument faire croire qu’on a tout sorti de son cerveau génial.

Il n’est que de voir combien il est difficile de dire qu’on crée des modèles de broderie dans un milieu artistique où s’exercent des arts reconnus : on vous regarde avec ironie et commisération voire indignation : qu’ose-t-on dire là ?

 Pourtant l’activité comporte du dessin (même basique, ), le choix du support, et celui des fils ou matériaux qui seront fixés sur le support, et les points qui serviront à le faire, composition, texture et couleurs, même pour faire une serviette brodée (la même dans un cadre évidemment pourrait plus légitimement se dire artistique..

 

 

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Les concepteurs en ce domaine (puisque souvent on leur refuse même le nom de créateurs) ne mériteraient donc  d’autre reconnaissance  que la rémunération éventuelle perçue pour ce faire, tandis que les vrais créateurs en Beaux-arts qui partiraient d’un modèle extérieur à eux pour le métamorphoser et le sublimer auraient seuls droit à cette reconnaissance ; distance entre l’ouvrage (souvent de dame) et l’oeuvre une visée de « prestige » dont la perception actuelle des arts se dégage mal. Aujourd'hui c'est renforcé par le côté commercial de la chose (on ne vend pas l'objet brodé on vend le moyen d'en faire un prétendûment semblable, lui ôtant aux yeux des spécialistes le peu de crédibilité"artistique"  qu'il aurait pu avoir , alors que le fait de vendre des produits dérivés d'une oeuvre célèbre, ou de réduire à une peinture au numéro en permettant le plagiat souvent maladroit ... ne déconsidère pas  l'original , pour nous fournisseuses de modèles l'original n'a pas de valeur :ce qui compte ce sont les copies où on pourra montrer sa dextérité...d'où la confusion incessante et soigneusement entretenue à des fins commerciales entre l'original et son plagiat autorisé.

 On a le droit d’avoir un modèle donc, mais on déchoit à en créer de façon disons utilitaire et quotidienne. Voire pédagogique. La        transmission « noble » se fait plutôt par stages ou atelier, celle vulgarisée par les magazines a souvent... mauvaise presse, il n’est que de lire en art textile, les commentaires d’artistes confirmées sur ces malheureux modèles manquant d’originalité, coupant toute forme d’imaginaire....

 Nombre de femmes de ma génération ont appris les techniques de base leur permettant de s’exprimer en art textile dans les nombreux magazines  proposant justement ces fameux « modèles » ; si on les regarde de près on s’aperçoit que si beaucoup d’entre eux se ressemblent dans leurs thèmes d’inspiration, voués à la décoration, c’est vrai et à l’ornementation intérieure, on peut s’en débarrasser du revers d’un « décoratif » sans plus rien regarder.

 Même , les gens qui les créaient savaient dessiner, composer et celles ou ceux qui les exécutaient -si ce n’est pas la même personne forcément- devaient encore choisir matières , fils et points pour rendre. le motif. Et il n’est pas tout à fait saugrenu de penser qu’à travers ce travail d’interprétation personnelle quelque chose se disait qui n’était peut-être pas si différent de ce qu’exprime un peintre avec ses pinceaux en rendant la réalité  d’un nu ou d’un paysage.ou  interprètant  le dessin , comme on interprète aussi sans qu’on vous conteste aucunement le titre d’artiste, la musique d’un compositeur.

Les créateurs restaient le plus souvent anonymes, ce qui est évidemment un très grand handicap, dans un monde où le nom, la signature a tant d’importance.

 Les livres d’art ne comportent pas d’explications permettant de réaliser  parce qu’on présume que ce serait impossible , voire iconoclaste, cela obéit çà une sorte de sanctification de l’oeuvre d’art.

 Pourtant s’existe des faussaires, si dans pas mal d’ateliers d’arts plastiques on commence son apprentissage de nos jours encore en copiant les maîtres, c’est  que l’imitation est possible, Une oeuvre d’art se reconnaît-elle seulement  à ce qu’elle ne pourrait pas être imitée ?

 N’est-ce pas plutôt que certains arts se protègent contre la reproduction (sauf autorisée par l’artiste et toujours limitée en nombre de tirages) et que d’autres fonctionnent plus humblement par une transmission « vulgarisée » par la presse spécialisée en ce domaine (livres et revues abondent qui promettent de rendre créatif : en fait on ne le devient qu’une fois qu’on sait créer par soi-même quelque chose qui éventuellement pourra servir de modèle à d’autres. Mais le saurait-on sans l’avoir appris ? d’une manière ou d’une autre appris les techniques à mettre en oeuvre pour créer librement ? 

 

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