Ecrits Filaires

Présentation

Quand on parle de fils de tissus c'est souvent l'abord technique ou historique qui prédomine. 

Il y a en revanche  des volumes  entiers publiés sur les motivations, le ressenti, les démarches quand on écrit, quand on peint, quand on sculpte ou qu'on  photographie, mais écrire sur tissus et fils  avec un regard non utilitaire et pas forcément non plus métaphorique, cela n'a guère été tenté, toujours pour la même raison : on ne prête qu'aux arts nobles et une brodeuse , couseuse n'a pas à penser.  Surtout si elle n'a pas "opinion sur rue".Et même si elle sait le faire,  elle a intérêt à adopter un profil bas (normal quand on est penchée sur son ouvrage!)sous peine de se  voir taxer de "grosse tête" de "trop intello" etc...

Je voudrais pourtant tenter de dire qui se passe non quand on coud quelque chose de conçu par quelqu'un d'autre (ce qui est le cas de tant de "pratiquantes des ouvrages d'aiguille") mais quand on crée  avec fils aiguilles et tissus. C'est tout différent parce qu'on est comme dans un autre art au coeur d'une genèse. Différence qu'il faut inlassablement souligner sous la déferlante des loisirs dits créatifs pas grand chose ne se crée vraiment mais où beaucoup se vend même sous couvert de récupération.

Fonder l'acte de coudre ou de broder à l'égal de celui d'écrire, de peindre ou de sculpter parce  que strictement rien, sauf les habituels préjugés et la "coutume",  ne  justifie qu'on l'écarte de ce qu'il peut être en dehors des recettes et modes d'emplois qui pullullent.

A  lire comme une autopsie des gestes élémentaires et parfois comme une aventure dans le minuscule. Si on veut.

L'envers

Camera embarquée au ras du travail, quand tout est entre deux, entre l'espoir de ce que ça ne sera sûrement pas et cette sorte de lutte minuscule pour en approcher, dans ces moments où le fil essaie de se rebeller et où l'aiguille conduit à l'envers. A l'envers de quoi ? Certaines brodeuses présentent la face cachée  du travail comme une autre oeuvre ... pas le "aussi beau sur l'envers" -il faut entendre par beau normé et sans un fil qui dépasse- qui châtre tout élan , mais cette sorte de création sauvage et libre qui s'oppose à la sagesse du dessus.

Je rêve cet envers en transperçant les épaisseurs. Chaque fil coupé, déconnecté et cherchant encore quelque chose, peut-être à rejoindre son écheveau. Il y a dans cet abandon comme des  mains tendues qui appellent, sans attendre aucune réponse , la sachant impossible et l'espérant pourtant.  


De l'autre côté pas encore présentable,Il  y a ce qu'on voit et ce qui reste encore caché, sous le voile hydrosoluble, celui dont j'aime le toucher et le nom (avalon plus..) , repose le secret.Lequel s'évapore souvent  quand tout est fini. Parfois j'ai envie de ne pas aller au bout comme si l'étape était plus belle que la destination finale, et ce sera
peut-être le cas.

Au coeur de l'hiver, quand le gris est mis, se blottir dans l'intense des couleurs, si fort que le regard ne sait plus si ça fait bien ou mal; avant même de les toucher on les voit, on les boit  avec sa peau, avec son ventre.J'aime cet art que j'exerce parce qu'il s'ouvre à l'oeil et au corps il permet de rester dehors en étant dedans, il n'impose rien pas même la position, ni le point de vue mais quand on joue le jeu, il vous prend en entier . Rien d'autre que je fais avec pourtant autant de passion n'a pu me donner  cette sorte de plénitude assoiffée telle qu'une fois qu'on a fini on  veut recommencer. Rien : hors l'amour.

Assemblages...

Parfois devant ces petits bouts me prend l'envie de quelque chose d'apparemment lisse avec des coutures nettes et qui se cachent. Des coutures muettes et essentielles.

 D'autres fois je préfère laisser les morceaux se dire tels qu'ils sont avec leur bords non dissimulés.

Comprendre que pour moi ce n'est pas une affaire de bien coudre ou de mal coudre mais d'user des tissus, des points et des fils différemment. Pas  question non plus comme on me le rabâche de traditionnel et de contemporain. D'artisanat d'un côté et d'art de l'autre; Non mille fois non !

La couture cachée laisse au tissu juxtaposé le soin de dire par ses variations de motifs, valeurs et couleurs ce que la surface peut exprimer, la discipline n' est qu'apparente. La folie est à chercher précisément dans les contacts de ligne à ligne. Les motifs estompent volontairement les frontières et  c'est pourquoi j'ai toujours privilégié les tissus imprimés pour  ce faire. Et si d'aventure des points apparaissent sur l'endroit , ce n'est pas pour moi un vice rhédibitoire , c'est signe que les sutures aiment à se montrer un peu, que quelque chose échappe au contrôle. C'est pourquoi aussi les assemblages machine aux points serrés et parfaits ne m'ont jamais attirée, sauf ... quand je vois une nécessité dans cette rigueur . Certainement pas pour une netteté style impeccable ...sans péché étymologiquement, sans défauts.

Sur la surface  ébouriffée, toutes les coutures se voient ostensiblement comme des écritures ou des cicatrices . Le tissu se dit par ses désirs de fuite , ses replis ses reliefs. Il invite à l'accident .

Dans les deux cas le même amour des étoffes de leur toucher, qu'il soit lisse jusqu'à se faire oublier ou plus exubérant, plus sauvage. Le tissu comme une peau offerte aux caresses, lisse parfois ou acceptant ses rides, ses rugosités  , je dirai même : sa pilosité.

Un voeu,  toujours le même : qu'on ne regarde plus, plus jamais ces modes d'assemblages comme étant uniquement un travail de couture; qu'on ne s'en serve plus pour classer et exclure que ce soit dans un sens ou un autre. Qu'on comprenne que les modes d'assemblage sont ou devraient être un choix délibéré des artistes qui en usent  et non uniquement un  moyen de montrer qu'on sait coudre ou broder .

Les tesselles...

Je travaille dans la fragmentation le découpé -réassemblé et il me semble que ces petits morceaux d’étoffes, font partie d’un contexte absent, comme des mots sortis d'un texte. Isolés, réutilsés.

Ils sont anodins et dévalorisés, insignifiants ou ayant perdu toute signifiance -et il faudrait déjà admettre qu’un fragment d’étoffe humble puisse en avoir une à l’instar d’un mot. Et cela se ressent davantage quand on coupe un tissu imprimé qu’uni : l’oeil cherche autour ce qui manque.

J’aime à construire à partir d’un tout petit fragment, de même j’aime à écrire parfois  en partant d’un mot tout seul, voire d’une lettre. J’aime mieux travailler sur un fragment qui m’arrive déjà découpé (d’où l’importance des petits échantillons).

C’est à partir de ce manque pour moi que le reste se construit.  Je bâtis autour de cette absence du grand coupon , c'est ce manque qui me rend la tesselle si précieuse, à ce point que pendant longtemps, les grands morceaux d'étoffe me rebutaient. Non pas la crainte de couper dedans de les gâcher, ou pas seulement,mais le fait d'en disposer  de tant et de trop en quelque sorte, les dévalorisait un peu, ils en devenaient "communs".

 Je ne l'ai pas choisi : ce que  je peux dire c'est que toute tentative pour faire autrement  peut donner naissance à quelques oeuvres, mais je reviens toujours à cela : la tesselle, le fragment, le tout petit morceau -dont-je n'ai-que ça.

Du petit avec l'intention d'en faire sinon quelque chose de grand -au sens de célèbre ou d'important- quelque chose qui ait dans le regard des autres un peu plus de place et de durée.

Désobéir

Désobéir ! oublier l"obligation des coutures -qui ne doivent surtout pas se voir-

ou qu'on doit cacher, recouvrir par exemple de broderies, et non  pas toujours pour "faire joli". Et parfois si, et pourquoi non ?

Mais pas ici.

Ne rien faire "comme il faut " : les bandes ne sont pas calibrées , rien n'est mesuré , rien n'est taillé au cordeau on est juste dans l'à peu près. Dans le lieu précis où toute norme s'évapore de sa propre étroitesse.

 Oublier la précision de la coupe, justement pour  parvenir à une autre exactitude : celle qui permet l'usage de toutes les étoffes du ruban  de Noêl à la soie  Haute- Couture en passant par la feutrine,   le velours ou le tissu d'ameublement...L'ourlet de pantalon et la robe de soirée, le tablier d'enfant et le morceau de veston, le rideau et le torchon,  la doublure et l'authentique , l'avers et le revers , Tout cela dans une joyeuse mixité .Une grande réconciliation ..entre âges, sexes, époques, usages ...

En être l'ordonnateur désordonné , brouillon , confus, mais rigoureux.

Jongler avec les épaisseurs , les textures et les touchers différents,les odeurs , se frotter la joue dessus, oublier !

Oublier tout sauf les nuances, les couleurs, les reflets, et parfois quelques motifs pour rappeler que oui c'est du tissu et oui c'est du patchwork . Quoi d'autre ?

Et tant pis si ce n'est pas comme ça qu'on fait et qu'on doit faire. c'est comme ça moi qu'ici j'ai envie de faire.

Laisser les bords se franger, les ciseaux couper en dents de scie. garder les raccords visibles comme autant de failles fécondes.

Piquer sans se soucier de couvrir l'ensemble au point de le défigurer ni même transfigurer , il s'agit juste de retenir ...comme on  retient son souffle dans l'attente de quelque chose qui doit (re) venir .

Comme on retient l'histoire qui ne cesse de se dire.

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