Nom-brilisme

Nom-brilisme

 

 

            Nom de nom ! Nom de là !

            On est parti comme ça dans la vie , avec une première étiquette. Chez nous,  c’est le nom du père, porté si tout va bien avec l’esprit sain et la tête froide. On ne choisit pas,  mais vaut mieux s’appeler comme moi que Ducon ... on trouve toujours pire.

On est là avec sa première brassière et son petit paquet de lettres  sous lesquelles il faudra bien passer les quelques décennies que la providence ou l’absence de cirrhose du foie nous octroie généreusement.

             Sauf que bon, pour passer inaperçue à l’école, pour moi,  c’était râpé. Les profs, ils ne voyaient que ça dans la liste et j’étais sûre d’essuyer la craie du tableau noir avec mon tablier tout neuf .  « Gouverneur ! au tableau ». J’en sursaute encore dans mes cauchemars.

 Et surtout que pour le broder sur ledit tablier, j’en avais déjà bavé :  dix lettres et un tas de boucles, le pire :  les r les e  et le v ...  Un truc à rétromaudire ses ancêtres jusqu’à la dixième génération. Ah si j’avais pu m’appeler  Pas, comme une de mes amies. Ou de ne pas m’appeler du tout, tiens. Puisque comme vous voyez je suis toujours là.

            D’ailleurs expliquez-moi pourquoi on dit ça :je m’appelle , plutôt que « je suis » ou « mon nom est ... ».Question à 100 euros (comment ça se dit « Appelez-moi Ismael » dans le texte original ?) .

            Il est vrai que « je suis » appelle justement des poses plus ou moins existentielles :   « je suis »  plus adjectif ou nom de profession  surtout et son corollaire encore plus faux-cul  « Ah non mais moi ne je suis pas etc . ». On se trouve réduit à son métier si on en exerce un.   Evitez le « je suis artiste » qui se porte très mal, d’abord auprès des gens sérieux qui traduiront  « c’est qui ce Jean-Foutre ? »  et des confrères en artitisquerie qui  ont toujours tendance à penser que l’artiste c’est eux, même s’ils affirment le contraire pour qu’on le démente.

            Tout cela on le voit bien est soumis à l’arbitraire et la plus totale subjectivité et on ne saurait exister aux yeux du monde par des caractéristiques aussi fluctuantes.

 

            Et puis il y a aussi le prénom qu’on choisit pas non plus. C’est le genre de chose avec quoi faut pas espérer tricher sur son âge, le mien,   c’est à vous dater au carbone 14, à peu près comme de se prénommer Germaine ou Cunégonde dans mon enfance.

            Les frères et soeur,  eux, s’en tenaient au surnom et je ne sais pas pourquoi j’en ai traîné pendant longtemps un lot de bien ridicules ... Je ne les dirai pas, ça peut encore servir de bombes à retardement pour lecteurs facétieux,  ces machins-là.

            Au lycée dans la seule bande dont j’ai daigné faire partie sans m’intégrer vraiment, j’avais un nom de guerre en quelque sorte. La mode était de raccourcir son nom de famille et d’y ajouter un cas possessif qui empêchait sans doute de se perdre soi-même ; ainsi je fus Gouv’s quand éclata Mai 68 , amie d’une certaine Dod’s aujourd’hui perdue de vue, (si elle se reconnaît qu’elle me fasse signe),  et si on égare quelqu’un dans la nuit du temps, du silence ou de la mort il ne vous reste plus que ça à appeler ou épeler en litanie... Tu t’appelles et je t’appelle, comme tu t’épèles...

            Au temps des accouplements, comme le droit coutumier le veut en France, le noble nom de mes pères(qui n’était que sobriquet ) disparut au mariage comme la tache d’un péché vaguement originel derrière celui de l’époux que je porte encore. Le plus dur au départ a été de me rendre compte qu’on m’appelait comme belle-maman.

            Encore ai-je eu plus de chance que ma mère, qui, sur les adresses des enveloppes, se trouvait réduite à l’imprononçable Mme suivi du prénom et du nom de mon père, effacement quasi total sous l’empire du mâle dominant (même si feue ma mère n’avait strictement rien d’une épouse soumise ). Au moins gardais-je officiellement  mon prénom que justement je n’aimais pas et que j’avais hérité d’une ex de mon père.

            Et puis vient l’époque où pour ne pas  faire comme Victor Hugo qui garda le sien, on change de lettres pour tenter d’en embrasser la carrière , on se choisit un nom de masque, avec l’espoir qu’il deviendra nom de plume, nom qui marque. Là, faut bien  viser parce que  même si on a plus de chance de gagner au jack pot que de passer à la postérité, faut éviter quand même le pseudo qui vous déclassera d’ici quelques décennies (l’éternité, c’est toujours de trop  faut pas y songer quand même) .

            Ainsi je m’abritais longtemps derrière un pseudo vaguement androgyne, un yin et un yang qui correspondait dans ma tête aux deux prénoms que j’aurais aimé donner à mes enfants. Peut-être bien à un vague désir de vraie androgynie ... Sait-on ...à force de discourir sur le sexe des anges !

            Las !  Si mon père avait choisi mon prénom, c’est mon mari qui imposa ses choix pour désigner   notre progéniture, moi je m’occupais de la gestion, je veux dire de la gestation. Chacun son rôle. Au reste son choix m’agréant, je ne maugréais point : il a bon goût cet homme puisque c’est le mien !

            De choix, donc, pas plus que vous je n’en ai eu et pourtant il en existait des solutions.

Choisir  son nom quand on serait grand (c’est étonnant que les spécialistes en épanouissement de têtes blondes n’y aient point songé), ou bien disposer d’un lot pour changer quand on en aurait assez par nom-adisme ou pour assortir à la couleur de ses yeux, du temps ou de notre humeur du moment, un nom sérieux pour les occasions graves , un autre plus léger pour les relations amicales, on aurait un dressing à noms ...

             Ou bien encore on l’achèterait , avec un prix à la lettre , comme ça, ça ferait gagner de la place sur les formulaires et du temps aux innombrables personnes chargées de nous archiver, ficher, registrer,  sonder, analyser, questionner, interviewer . Sauf que pour se faire valoir, les grands de ce monde faute d’avoir un grand nom pour avoir fait de prétendues grandes choses, auraient tous un long nom. La gloire au kilomètre. On imagine aisément la surenchère. Déjà qu’à une époque révolue on s’achetait de la préposition pour en faire de la particule... sans compter qu’en cas de révolution c’est un truc à se trouver raccourci d’une bonne tête.

            On a assez de chiffres  au fond pour se passer des lettres.  Même si le matricule est de sinistre mémoire, comment se penser et se positionner où que  ce soit et même pour entrer chez soi,  sans ces codes indispensables (pourquoi  d’ailleurs quand quelque chose est indispensable, on le dispense à profusion ?).

            On serait 4025 ici, 2788 ailleurs , on aurait l’impression de jouer au loto toute la journée. A moins que pour simplifier on nous colle un nombre unique qui servirait pour tout, sécu et digicode compris. Vous imaginez les conversations le soir à la veillée :

  «  – Mais quel con ce 5418 , ma chérie, il s’est encore trompé dans ses calculs et moi j’avance pas dans mon dossier ....  -T’es sûr que c’est pas plutôt 5148 ? parce qu’hier, c’est ce que  j’ai  cru comprendre.. Attends je vais téléphoner à 6603, il saura et par la même occase il pourra me dire  si 2451 sera bien là avec  5478 pour la réunion  du 30 -12 à 15h 30 ! »

            Pour peu que la police vienne vous arrêter si le l’officier  est un peu dyslexique de la numération , ou à l’hôpital si l’infirmière de service a oublié ses lunettes...on imagine le pire.

En version améliorée un  code barre ajouterait un côté un peu artistique, façon minimaliste, on se le peindrait sur la joue, à l’indienne...

 

            Alors tiens et pourquoi pas l’absence de nom, l’anonymat complet et en particulier pour tous ceux qui aspirent à la renommée... du reste n’a-t-on point coutume d’appeler « anonymes », déjà, tous ceux qui précisément agissent pour notre bien commun  sans se préoccuper de laisser trace patronymique ?

             On ne  se distinguerait que par ce qu’on ferait et  ce serait le royaume de la périphrase... Il n’y aurait plus que des auteurs de ... et on  aurait enfin l’illusion que le texte compterait plus que celui qui est censé l’avoir écrit. Peut-être même qu’on irait jusqu’à le lire avant d’en parler et qu’on pourrait gloser sur la possibilité que cet  « il » là soit bien le même que cet autre. On imagine le soulagement (ou l’effroi) des critiques.  Débarrassés enfin des superfluités des biographies, ils pourraient s’occuper uniquement des écrits et des créations sans se tourmenter pendant trente pages ou trois volumes pour savoir si l’oeuvre de tel ou tel a été magnifiée ou bouleversée parce qu’il a percé sa première dent  à trois heures du matin  une nuit de pleine lune, ou si sa conversion à l’hérésie arienne a été déterminée par le fait que son brassard se trouvait de guingois le jour de sa première communion.

            Autre avantage : sans doute attendrions-nous moins longtemps, mes soeurs,  pour qu’on reconnaisse à nos oeuvres une valeur autre que celle de simple divertissement, l’anonymat garantirait l’égalité des textes comme des sexes.

 

            Mais comme nous n’en  sommes point encore là, je persiste donc dans notre commune erreur et je signe...

Paru dans la revue Remue .

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