Le bonheur en lisière-5

 

Le contempoorain arrive ou dissidente sans le savoir

A l'époque je n'avais pas eu le temps de m'immerger comme ce sera le cas plus tard dans ce que  je nomme mon art (ça fait souvent sourire, voire ricaner mais tant pis!)  , mais ce n'était plus pour moi un loisir de détente et de divertissement pas plus que la littérature, c'était un langage qui venait prendre sa place dans mon  parcours et dont j'ai dit l'importance à cette époque où ma famille s'agrandissant, j'avais moins de concentration et de disponibilité d'esprit pour écrire. Et c'est aussi pour cela que la construction  fragmentaire des blocs dits américains me convenait. Le fait aussi que je n'avais pas d'endroit où installer un atelier.

Ce que disaient les "grandes" dont je respectais l'oeuvre , ne me paraissait pas alors  sujet à discussion , bref j'étais encore une bleue qui apprenait son métier .Pourtant , je ne comprenais déjà pas le besoin de scinder en deux les personnes qui créaient des surfaces textiles , selon le genre d'ouvrage qu'elles concevaient . Je m'admettais "artisane" puisqu'on prétendait alors que seules étaient "artistes" les personnes qui faisaient du "contemporain", c'était présenté comme "indiscutable" et je n'en savais pas assez pour oser discuter.  Je  sentais bien  que mes surfaces étaient tout autant des créations , qu' elles venaient  de moi, que ce n'était pas  quelque chose que je faisais pour respecter une tradition  quelconque -mes quilts ne ressemblent pas à des quilts anciens- mais un  des genres que j'avais choisis pour m'exprimer, comme en littérature on élit la poésie ou le roman . Un roman d'aujourd'hui est souvent encore divisé en chapitres et on ne le traite pas de "traditionnel" pour autant .En patchwork c'est ce que constamment, on a fait !

Nous sommes en 1992  et se tient à l'hôtel de Sens à la bibliothèque Forney la première exposition de patchworks dits "contemporains" .

On peut trouver déjà  à cette occasion, un article signé d'une des artistes participantes, de celles  qui ont su se faire un nom et c'est sans aucun doute mérité. J 'ajoute qu'à mes débuts, j'ai beaucoup appris de certains de ses articles et que je ne suis pas en divergence systématique avec ses opinions. Je ne  citerai pas son nom  volontairement . Je ne fais pas d'attaques ad hominem , ce sont les idées que  je discute et parfois combats, quand je les trouve aussi infondées qu'injustes,  pas les personnes  et moins encore les oeuvres que je respecte, même si la réciproque n'est pas souvent  vraie. Je rendrai crédit de cette phrase, cependant si l'auteur me le demande.

Je voudrais citer deux phrases de cet article qui annoncent et concentrent  tous les mépris à venir : le traditionnel (on entend par là la géométrie régulière comme source graphique)   comme excellent "guide pour apprendre" , se faire la main en somme, et surtout ceci : " le quilt traditionnel est presque toujours composé d'un motif  répétitif symétrique, même si les couleurs changent , les valeurs gardent le même équilibre , l'aspect d'ensemble est d'une stabilité totale la lecture immédiate, la surface a deux dimensions , la réalisation est sans surprise."

Exécution sommaire  de ce  que moi j'apprenais à faire. à ma façon, hors formatage toutefois des clubs ...  Il s'agissait bien de se démarquer  et de la façon dont parle   Spike Gillespie dans le livre Quilts around the world.

 Méconnaissance  du sujet  aussi : les blocs peuvent très bien  présenter des effets secondaires qui les font disparaître, les mêmes valeurs ne sont pas toujours mises à la même place.  On peut créer avec eux  des effets d'asymétrie , la profondeur y existe tout aussi bien (et il est permis de remarquer que la profondeur d'un quilt ne tient pas que de son graphisme  mais aussi de sa puissance d'expression et des lectures diverses qu'il propose grâce à l'usage des étoffes variées dont il est composé, le matelassage éventuel, le vrai relief et le faux semblant ... ) Je renvoie à mon article sur composer ou dessiner .

Une analyse rapide  du catalogue  prouve que la géométrie est présente à  presque toutes les pages ou presque et repose souvent encore sur des blocs traditionnels, ou bien des pièces uniques (carrés, rectangles,  triangles une pléthore de bandes , quelques logs cabins détournés. Certaines  formes empruntent aussi beaucoup à l'op art (sans le dire) .Le livre de  Katie Pasquini Isometric perspectives va paraître ....C'est dans l'air du temps, il faut donc suivre (la nouveauté ou ce qui est présenté comme tel)  pour se démarquer, beau paradoxe .

La répétition de motifs est fréquente , elle sera justifiée souvent ensuite par des  références à ... Warhol.  Émerge le désir de démarquer la peinture, ou tout au moins d'avoir une source noble, côté Beaux-arts , d'y trouver référent -sans toujours l'avouer , il fallait  aussi laisser croire qu'on créait ex nihilo, à la différence des "traditionnelles" qui elles usaient d'un dessin existant  : d'un "poncif" . L'usage du tissu uni en est un signe : rien ne ressemble plus à une surface peinte qu'une surface unie en tissu. Qu'on n'y voie pas critique de "valeur" de ces oeuvres -je sais, moi, que je ne suis pas fondée à le faire-  Mais une analyse de ce  que j'ai sous les yeux et' une réflexion qui ne se laisse pas avoir au prestige, de qui que ce soit, quand les allégations sont démenties par les faits.

Il m'apparaissait surtout qu'il y avait deux sortes de géométries  :une pour les petites mains, cataloguées  simples artisanes même si elles créaient en appui sur des dessins réguliers de la "tradition" décrite toujours de façon stereotypée,  et en tout cas "non artistique"  et une géométrie noble empruntée à la tradition parfois  plus récente  de la peinture. ..L'une aurait été simplement décorative, et l'autre  aurait eu automatiquement profondeur, le tout sans analyse pertinente des oeuvres; c'était à admettre sans discussion . On décrivait les premières comme réductrices, sans imagination ,comme si avec plus de 4000 blocs -et on en crée toujours de nouveaux aujourd'hui !- cette soi disant tradition-  pouvait produire seulement  ce qu'on nommera un peu plus tard mais avec quel mépris encore les "resucées de traditionnel" - L'autre serait originale  pleine d'innovation et d'ouverture . Or quand on  regarde certains graphismes de ce contemporain présenté comme une révolution : labyrinthe, bandes, spirales, carrés dans un carré, ou cercle dans un cercle(carrés décalés , je ne vois absolument pas en quoi ils témoigneraient d'une quelconque originalité et surtout d'une nouveauté  graphique et si l'innovation était de faire de la peinture abstraite en tissus , ce n'était pas bien une révolution non plus dans les formes  : l'art abstrait étant dans ses débuts  "moderne" (d'avant 1945 )et non "contemporain". Il s'agissait donc bien d'importer un grand art dans un jugé mineur pour lui donner en quelque sorte ses "lettres de noblesse"

Mais le dire est evidemment très mal perçu .

On pourrait , si on veut s'appuyer sur l'art muséable, le seul vrai (!) sur le mouvement Pattern Painting dans les années 1970 .Si ces oeuvres-là sont muséables en tant qu'art, côté Beaux arts, grands arts ,  pourquoi pas alors tous les quilts issus d'une création réelle ? Il y aurait une  "bonne" répétition parce qu'issue d'un mouvement  d'art reconnu (au moins un  temps) et le reste serait nul et non avenu , à ne surtout pas sortir de la sphère domestique ? Et pourquoi donc  une couverture ne serait pas alors autant de l'art  qu'un urinoir ? On aurait pu s’approprier le ready made , aussi, ..encore eût-il fallu le connaître .

Et  les quilts présentés au Whitney  Museum étant anciens seraient, eux, de l'art abstrait ? Et ça n'en serait plus quand une quilteuse moderne compose avec le même vivier de dessins  ? Mais ça en serait si la quilteuse utilise d'autres motifs existant déjà, mais dans un domaine jugé "artistique" ?  Un labyrinthe c'est plus artistique  qu'un nine patch (bloc composé de neuf carrés)  ? Plus symbolique qu'une étoile ? Et tout cela au nom d'une " libération" de notre art ?

 Ce qui me gênait déjà,  c'était  donc surtout ,cette plus-value que ces artistes s'accordaient (et s'accordent toujours) au détriment de  celles qui cherchaient sur d'autres pistes. D'autant plus grave qu'elles étaient juges et parties. Elles ont d'ailleurs leur chef de file, en la personne de l'artiste Michael James  (je rappelle que tout le monde n'avait pas les moyens d'approcher le maître!)  . Si éminent soit-il et je respecte infiniment son oeuvre, -il devrait rester permis d'être artiste, en France,  sans son aval ou celui de ses disciples . Que cet artiste se  soit prévalu, alors,  de la peinture et dédaigne les autres sources jugées trop artisanales à son gré, le concerne mais j'aimerais qu'on me prouve que c'est une vérité indiscutable autrement que par des arguments du genre : "c'est un très grand artiste donc ce qu'il dit  fait "autorité", c 'est indiscutable etc.". On peut voir  ce que je réponds à ce sujet en 2002 , lorsque  le même maître se plaindra qu'en contemporain  il y ait tant de "clones" ! Et pour cause!

Toute mon oeuvre crie  le contraire de cette mouvance,   de toute la force de ses combinaisons de tissus et de couleurs...elle se veut précisément 'impossible à peindre" et même en étoffes on ne peut pas vraiment les reproduire  littéralement, on aura une imitation pas l'original puisque chaque  "tesselle" telle qu'elle a été choisie et placée a son  importance .... Je plonge dans les imprimés  y compris les plus surchargés,   alors que les autres chantent les louanges de la merveilleuse sobriété de l'uni -roi ! qui rend l'ouvrage automatiquement artistique et contemporain (car c'est ce qu'on lit , et ce qu'on voit , aussi !) Mais je le fais pas ni pour être "dans la tradition", ni pour me singulariser, tout simplement parce que  c'est ce  que j'aime et ce  que j'ai, moi, envie de faire.

  Je ne voyais pas non plus  les choses non comme les traditionnelles accrochées à leur fidélité à l'antique et à la perfection de leurs petits points, et à leur reproduction de tissus anciens, qu'il ne fallait surtout  pas désassortir !  à leur notion du "bon  goût"  ni  non plus comme ces nouveaux "maîtres" de notre petit monde.

J'étais ignorée des unes par mon "genre" - et le choix de mes tissus imprimés multiples , mon refus des graphismes épurés en  deux couleurs unies , qui ne m'auraient pas autant comblée  et rejetée des autres par ma liberté de conception et le choix de mes couleurs et ma distance envers le "fini-fini" parfait des bonnes faiseuses .

J'étais déjà  mal barrée , comme on dit . Mais si heureuse à la barre . Libre !

 Ma passion c'était les tissus dans leur diversité et mon appel dire quelque chose avec ceux que je continuais inlassablement de collecter (et pas seulement d'acheter), passion croisée avec les dessins abstraits de la géométrie dont je n'avais rien à faire au fond qu'elle fût américaine, chinoise ou papoue, ou inspîrée  de Kandinsky,  Klee, puis  Vasarely,  qu'importe .  Le tissu reste pour moi l'essentiel de mon art non les formes seules   ou plus exactement l'adéquation des deux à une expression personnelle .  Le langage que je tentais d'établir passait justement dans l'affrontement de ces morceaux disparates et en désaccord initial. Ma tâche : rétablir une harmonie . Petit dessein quand on  se heurte   à    de grands noms,  pour qui ce travail est, et est resté dérisoire.  La célébrité vaut autorité . Ma conception est pourtant exactement celle de l'artiste Edrica Huws , même si celle-ci, éminemement figurative, déteste les géométries que j'affectionne  : (tissus) qui  "dans un même vêtement, paraîtraient vulgaires et bizarres peuvent acquérir une valeur propre quand ils sont employés comme pigments ou mosaïques dans une construction" et elle ajoute " vous dépendez des hasards des tissus crées pour un emploi totalement autre " ('interview accordée à Smaranda Bourgery dans les Nouvelles du patchwork en septembre 1993.)

 Témoin ce Canicule, composé  à partir du bloc Echelle de Jacob .  J'espère qu'il prouve assez que le soi disant "traditionnel" peut aussi se lire comme du contemporain ou plus exactement que cette distinction par la source graphique choisie est tout à fait discutable . Les tissus  sont tous  imprimés , et allient une bordure en  tissu tahitien, une en tissu provençal, des échantillons de tissus américains et des faux ikats français achetés à un  collectionneur ...Un quilt pas tout coton ... c'était ma façon à moi d'être personnelle et authentique et surtout de laisser la parole aux tissus, dans un art qui tout de même était fondé, au départ , sur leur usage en mélange . (à suivre)

Canicule2

Canicule 1994- piécé et  matelassé main  (paru dans les Nouvelles du patchwork en juin 1997)

 

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